Le directeur adjoint de la rédaction du Figaro, Yves Théard, m’interpelle dans son éditorial du jour. Il s’étonne de ma position sur la vidéosurveillance.
Je me fais donc un plaisir de préciser mon point de vue. Il faut d’abord rappeler que les déclarations de Brice Hortefeux sur ce sujet ne marquent pas une orientation nouvelle du gouvernement de François Fillon.
En effet, depuis juillet 2007, Madame Alliot-Marie avait lancé un vaste plan d’équipement visant à « tripler », « d’ici la fin 2009», les capacités de vidéosurveillance existant en France afin « de protéger les Français contre le risque terroriste et un certain nombre de risques de violences ».
L’élément nouveau réside dans la publication par son journal d’un rapport de l’Inspection générale de l’Administration (IGA), un « service au dessus de tout soupçon » comme l’écrit Jean Marc Leclerc.
Or il y a 4 ans, un rapport de la même inspection générale intitulé concluait qu’un tel plan n’était pas « l’orientation souhaitable ».
Commandé en août 2005 par le ministère de l’intérieur pour étudier l’impact de vidéosurveillance dans la lutte contre le terrorisme en France, le rapport est signé P. Melchior qui écrit (p 12) : « Une politique d’équipement généralisé n’est pas l’orientation souhaitable pour les années à venir ; une définition de secteurs prioritaires est plus conforme à l’ordre juridique, aux contraintes financières et aux besoins opérationnels. (…) Tout d’abord, dans le cadre de notre organisation juridique, un équipement généralisé n’est pas souhaitable pour le bon exercice des libertés publiques. Financièrement, ce serait une solution extrêmement coûteuse, contraire au bon usage des deniers publics, qui peuvent être mobilisés contre le terrorisme par d’autres canaux, notamment par le renseignement. D’un point de vue opérationnel, la stratégie policière antiterroriste ne sortirait pas automatiquement renforcée d’une couverture très large du territoire. Trop d’images caméras tuent sinon les images, du moins la possibilité d’exploiter de façon intelligible un flux d’images surabondant ».
Et l’auteur du rapport concluait logiquement en appelant à une hiérarchisation des priorités et à un usage raisonné des systèmes de façon à cibler des espaces précis…
Sur le fond, l’un des objectifs affichés par Brice Hortefeux est de protéger les Français contre les risques de violences. Or, chacun commence à le reconnaître, les victimes se multiplient, « les atteintes volontaires à l’intégrité physique » n’ayant cessé d’augmenter selon les statistiques officielles. Il en est de même, depuis 1 an, avec les vols avec une arme à feu.
Ces chiffres ne font que confirmer ce que l’on savait déjà, en particulier grâce à la lecture des travaux de recherche menés par les criminologues britanniques depuis plus de 15 ans.
Que disent-ils ? La vidéosurveillance n’a pas d’effets dissuasifs concernant les infractions les plus graves commises contre les personnes (homicides, viols, agressions, etc.) ou les infractions commises avec violence contre des biens (attaques à main armée, etc.). Toutes les enquêtes publiées en Grande-Bretagne dressent le même constat.
Les chercheurs, dont la compétence n’a jamais été mise en cause Outre-Manche, ont rappelé à ce sujet des choses simples : les comportements de nature impulsive (liés à la consommation d’alcool ou de drogues par exemple) sont imprévisibles ; quant aux délinquants « professionnels », ils ont pris en compte depuis fort longtemps l’existence de dispositifs d’alarme et/ou de détection dans leur plan d’action.
L’an dernier, en matière d’élucidation, un haut fonctionnaire du Home Office (Mike Neville) faisait la déclaration suivante lors d’un colloque international consacré à la sécurité : « Des milliards de livres ont été dépensés, mais personne n’a pensé à réfléchir à la façon dont la Police et la Justice devaient utiliser ces images. C’est un fiasco [en français dans le texte] total : seuls 3% des crimes et des délits ont été résolus grâce à la vidéosurveillance. » (The Guardian, 6 mai 2008).
D’où mon interrogation sur le fait que le gouvernement français ne semble tirer aucun enseignement de l’expérience accumulée par nos voisins en matière de vidéosurveillance depuis plus d’une décennie ?